Accès public aux lacs - Au Québec, ne se baigne pas qui veut
Marie-Eve Morasse - La Presse - Soumis le 15 Juillet 2026, 08:27
Il fait un soleil de plomb dans le stationnement de la plage Major de Sainte-Agathe. En ce chaud jour de juillet, des baigneurs font la queue pour payer le droit d’entrée pour se saucer dans le grand lac des Sables.
 Marie-Eve Mingo s’exclame en découvrant le prix : 16 $ par adulte pour la journée. Si la plage a l’air belle, dit la femme en regardant vers le lac, elle observe que là où elle vit, à Barraute, en Abitibi-Témiscamingue, « on ne paye pas » pour aller nager.
« De mon village, j’ai trois lacs à dix minutes », dit celle qui arbore une camisole sur laquelle on lit « BEACH ». « C’est vraiment proche », dit-elle. ne récente étude produite par deux professeurs de géographie de l’Université de Montréal (UdeM) et de l’Université du Québec à Montréal (UQAM) dresse un portrait sombre de l’accès à l’eau au Québec.
« L’eau est publique, les lacs appartiennent à chacun et chacune des Québécois et Québécoises, mais ne sont accessibles qu’à une extrême minorité de la population », dit Rodolphe Gonzalès, de l’UQAM, qui cosigne le rapport avec Sébastien Rioux, de l’UdeM.
Sur les 48 000 km de rives de plans d’eau qui ont été identifiées, les géographes ont découvert que moins de 2 % sont accessibles. Le reste est privatisé.
Ces rives ne sont pas dans des régions extrêmement reculées du Québec : les chercheurs ont inclus exclusivement dans leur étude les plans d’eau qui sont à moins de 200 mètres d’une route dans des zones habitées de la province. Rodolphe Gonzalès dit qu’en outre, ils ont été « généreux » en sélectionnant leurs critères et que bon nombre de berges considérées comme « accessibles » ne le sont dans les faits pas vraiment.
Il cite le canal de Lachine et le canal de l’Aqueduc, à Montréal, qui sont des rives publiques, mais qui sont bien souvent grillagés par endroit. Même chose avec la rivière des Mille Îles, souvent bordée par le boulevard Gouin où, en plusieurs endroits, on « ne s’arrête pas avec sa famille pour jeter une couverture et faire un pique-nique ».
« L’expérience de l’accès à l’eau n’est pas du tout la même que celle qu’on pourrait avoir dans les Laurentides, dans l’Estrie ou dans Lanaudière », dit-il également.
Moins de 10 % des lacs accessibles de Montréal
À la demande de La Presse, le duo de chercheurs a estimé le nombre de lacs auxquels les Montréalais ont théoriquement accès.
À partir du centre-ville de Montréal, dans un rayon de 90 km à vol d’oiseau, on retrouve 596 lacs correspondant aux critères des chercheurs. De ce nombre, seuls 56 ont un accès public.  De Québec, ils ont calculé que dans un rayon de 90 km, 183 lacs sont atteignables, mais seuls 21 ont un accès public.
À 84 km en voiture du centre-ville de Montréal se trouve la plage municipale de Sainte-Adèle. L’an dernier, après avoir annoncé que l’endroit allait désormais être interdit d’accès aux non-résidants pour « préserver la beauté de [la] plage municipale, protéger la qualité de l’eau et lutter contre l’érosion », la Ville de Sainte-Adèle a fait marche arrière.
Les droits d’accès à la plage et au stationnement ont plutôt été revus à la hausse. « Ce que je constate, c’est qu’ils veulent ramasser le plus d’argent et restreindre la présence de non-résidants en leur chargeant plus cher », dit Richard Thompson, de Rosemère. Sa femme et lui fréquentent l’endroit régulièrement. C’est chaque fois « une journée à 50 $ », incluant le stationnement.
Non loin d’eux, Catherine Houle se tient à l’ombre d’un grand arbre. La résidante de Sainte-Adèle dit qu’elle ne fréquente pas la plage les fins de semaine, parce qu’il y a « trop de monde ». Pour elle, l’accès est gratuit. On est chanceux d’avoir ça, au moins. Ça fait du bien, il fait chaud depuis deux semaines. Il n’y a pas beaucoup de places où on peut aller. Il y en a des cours d’eau dans la région, mais ce n’est pas public.
Catherine HouleElle raconte qu’elle vivait auparavant à Saint-Sauveur, tout près d’un lac privé. « Je suis allée quelques fois me baigner, me rafraîchir. Je ne fais pas de mal à personne », dit-elle. Le territoire de villégiature des Laurentides et de Lanaudière est « découpé et vendu comme autant de confettis territoriaux à la propriété privée », confirme Rodolphe Gonzalès.
Dans l’ensemble de la province, 40 % des lacs (publics) sont enclavés à 100 % par des terrains privés. En Estrie, le lac Massawippi, par exemple, est accessible par seulement 0,6 % de ses berges.  « On s’approche de la moitié des lacs pour lesquels on ne peut pas légalement mettre le pied à l’eau autrement qu’en se faisant parachuter et il faudrait ressortir de la même manière parce qu’on ne pourrait pas ressortir par la rive », illustre le chercheur.
Cette situation « est le résultat de politiques d’aménagement, de politiques publiques, de politiques sur la propriété privée riveraine qui ont plus de 60 ans », ajoute M. Gonzalès. Les plages à proximité des grandes villes de la province sont souvent prises d’assaut lors des canicules. Tout récemment, la mairesse de Verdun a déclaré que la plage est conçue pour accueillir 350 personnes par jour, mais qu’elle en reçoit parfois jusqu’à 3500.
Il arrive que la SEPAQ doive restreindre l’accès à certaines plages. Celles-ci n’ont pas de limite en matière de capacité de personnes, explique son porte-parole Simon Boivin, mais les stationnements se remplissent vite certaines journées.
À la plage d’Oka, la capacité maximale du stationnement de 3600 cases est atteinte une dizaine de fois par année.
Au parc du Mont-Orford, non loin de Sherbrooke, « la capacité maximale du stationnement de la plage Stukely peut être atteinte momentanément une quinzaine de fois par année, et celle du lac Fraser, environ cinq fois », écrit M. Boivin.
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